Le Dr Denis Mukwege appelle à une révision en profondeur de l’approche adoptée face à la crise sécuritaire qui perdure dans l’Est de la République démocratique du Congo.
Dans une proposition consacrée à la sortie de crise, le Prix Nobel de la paix estime qu’une solution durable passe notamment par une action diplomatique coordonnée, le rétablissement de l’autorité de l’État, la justice pour les victimes et une réforme des mécanismes économiques liés à l’exploitation des minerais stratégiques.
Dans son analyse, Denis Mukwege considère que le conflit congolais ne peut plus être appréhendé comme une simple crise interne. Il le décrit comme un conflit profondément internationalisé, impliquant des acteurs étatiques et non étatiques, congolais et étrangers. Il évoque notamment l’intervention de différentes forces régionales ainsi que la présence de groupes armés étrangers et de réseaux liés à l’économie de guerre.
Une crise alimentée par des facteurs sécuritaires et économiques
Pour Denis Mukwege, les violences qui frappent l’Est de la RDC depuis plusieurs décennies sont également liées aux rivalités autour des ressources minières stratégiques. Il cite notamment l’or ainsi que les « 3T » — cassitérite, coltan et wolframite — utilisés dans plusieurs secteurs industriels, technologiques et énergétiques à l’échelle mondiale.
Selon son analyse, l’exploitation illégale et le commerce transfrontalier de ces minerais entretiennent des réseaux économiques qui contribuent à la prolongation des violences. Il estime dès lors qu’une réponse sécuritaire ne saurait suffire et qu’il faudrait également agir sur les chaînes d’approvisionnement internationales, renforcer la traçabilité et accroître la responsabilité des entreprises opérant dans ce secteur.
Cette dimension économique occupe une place importante dans sa proposition. Le Dr Mukwege préconise notamment une transformation locale des minerais afin d’accroître la valeur ajoutée créée en RDC et de favoriser la création d’emplois, particulièrement pour les jeunes. Il propose également une harmonisation régionale de certains régimes fiscaux et un financement durable de mécanismes de traçabilité indépendants.
Une situation humanitaire jugée alarmante
La proposition insiste également sur l’ampleur des conséquences humanitaires du conflit. Elle fait état de millions de personnes déplacées et de populations vivant dans des zones affectées par les combats, ainsi que d'une importante insécurité alimentaire. Le document met par ailleurs en avant les violences sexuelles, les recrutements forcés et l’utilisation d’enfants dans les conflits armés parmi les graves violations rapportées dans l’Est du pays.
Denis Mukwege établit également un lien entre l’instabilité sécuritaire et les difficultés d’accès aux services sociaux de base, notamment les soins de santé, l’éducation, l’eau potable et l’énergie. Il estime que la réponse à la crise doit donc dépasser la seule dimension militaire et intégrer les enjeux humanitaires, institutionnels, judiciaires et économiques.
Une conférence internationale pour relancer le processus de paix
Face à la multiplication des initiatives diplomatiques, le Dr Mukwege propose l’organisation d’une conférence internationale consacrée à la paix dans la région des Grands Lacs. Il estime que cette rencontre devrait réunir les États concernés, les organisations régionales africaines, les Nations unies, les partenaires internationaux, la société civile, les organisations de femmes et de jeunes, les confessions religieuses ainsi que le secteur privé.
L’objectif serait, selon lui, d’élaborer une feuille de route globale assortie d’engagements précis, d’un calendrier et de mécanismes de suivi. Il souhaite également que les acteurs économiques, notamment les entreprises minières congolaises et internationales, soient associés aux discussions afin que leurs activités puissent contribuer à la stabilisation et au renforcement de l’État de droit.
Le médecin congolais préconise que cette initiative soit portée par un État neutre et non limitrophe de la RDC, en concertation avec le gouvernement congolais et les garants de l’Accord-cadre d’Addis-Abeba.
Mukwege demande l’application de la résolution 2773
Parmi les mesures immédiates proposées figure l’application intégrale de la résolution 2773 du Conseil de sécurité des Nations unies. Denis Mukwege préconise notamment un cessez-le-feu immédiat et inconditionnel, le retrait des forces rwandaises du territoire congolais et la fin du soutien au M23, ainsi que le démantèlement des administrations parallèles dans les zones occupées.
Il appelle également à renforcer les mécanismes de surveillance du cessez-le-feu et à envisager des sanctions ciblées contre les responsables politiques et militaires impliqués dans les violations du droit international. Il propose par ailleurs que le mandat de la MONUSCO puisse soutenir la mise en place d’un Tribunal pénal spécial pour le Congo ainsi que de chambres spécialisées mixtes.
Le dialogue national et les réformes internes
Sur le plan politique interne, le Dr Mukwege se prononce en faveur d’un dialogue national destiné à renforcer la cohésion sociale, politique et institutionnelle. Il estime toutefois que les contours, le format et les objectifs de ce dialogue doivent être clairement définis.
Sa proposition s’inscrit notamment dans la perspective du « Pacte Social pour la Paix et le Bien-Vivre Ensemble en RDC et dans les Grands Lacs », initié par la CENCO et l’ECC. Elle préconise parallèlement des réformes dans plusieurs secteurs, dont la sécurité, la justice, la gouvernance économique et la lutte contre la corruption.
Concernant l’annonce d’un dialogue national par le président Félix Tshisekedi le 27 août 2026, Denis Mukwege estime que l’initiative devrait, selon lui, être précédée de mesures de décrispation politique. Il soutient également que la tenue d’un dialogue véritablement national devrait intervenir après le rétablissement de la souveraineté de l’État sur l’ensemble du territoire congolais.
Le Dr Mukwege appelle en outre au report du débat sur une éventuelle révision constitutionnelle, invoquant le contexte de guerre, l’état de siège dans les provinces orientales et la situation sanitaire.
La justice au cœur de la sortie de crise
Pour le Prix Nobel de la paix, aucune paix durable ne pourra être obtenue sans répondre à la question de la justice. Il estime que l’impunité constitue l’un des facteurs de répétition des violences et propose une stratégie nationale de justice transitionnelle avec l’appui des Nations unies et des partenaires internationaux.
Cette stratégie devrait, selon lui, combiner des poursuites judiciaires nationales et internationales, la recherche de la vérité, des programmes de réparation en faveur des victimes et des communautés affectées ainsi que des réformes institutionnelles destinées à prévenir la répétition des crimes.
Il propose également la création d’un Tribunal spécial pour le Congo, qu’il considère comme une réponse possible à la dimension internationale des conflits et des crimes commis au cours des dernières décennies.
Une approche qui combine sécurité, justice et économie
Au terme de sa proposition, Denis Mukwege défend une approche globale de la crise congolaise. Celle-ci devrait, selon lui, associer pression diplomatique, justice internationale, réforme des chaînes d’approvisionnement des minerais stratégiques, amélioration de la gouvernance et engagement accru de la communauté internationale.
Pour le Dr Mukwege, la résolution de la crise de l’Est de la RDC ne relève donc pas uniquement de la capacité militaire à neutraliser les groupes armés. Elle implique également de traiter les facteurs politiques, économiques, judiciaires et régionaux qui contribuent à la persistance des violences.
Sa proposition place ainsi au centre de la stratégie de sortie de crise le rétablissement de l’autorité de l’État, la protection des populations civiles, la lutte contre l’impunité et la transformation des mécanismes économiques liés aux ressources minières. L’objectif affiché est de parvenir à une paix durable en RDC tout en répondant aux enjeux régionaux et internationaux liés à la stabilité des Grands Lacs et aux minerais stratégiques congolais.