Par Olivier Kamitatu
Deux documents décident de notre avenir. Et le peuple auquel cet avenir appartient n’a pas le droit d’en lire une ligne
Ce n’est pas votre faute. Ils n’ont jamais été publiés. Ils circulent depuis des semaines, voire des mois, entre les cabinets, les chancelleries et quelques rédactions choisies. On en parle beaucoup ; on ne les montre pas.
Le premier vient de Luanda. Le second est la réponse de Kinshasa.
Ils décident de l’avenir constitutionnel de ce pays, et le peuple auquel cet avenir appartient n’a pas le droit d’en lire une ligne. Retenez cette anomalie : nous y reviendrons, car elle explique tout le reste.
Je les ai lus l’un après l’autre. Voici ce qu’ils disent, et j’ajouterai le moins possible.
Les noms
Commençons par les titres. En politique, les mots que l’on choisit pour se nommer disent ce que l’on veut faire.
Nos évêques et nos pasteurs, il y a dix-huit mois, ont appelé leur initiative Pacte social pour la paix et le bien-vivre ensemble.
Le texte angolais s’intitule Dialogue intercongolais de Luanda, et le document qu’il doit produire, Pacte de Luanda pour la réconciliation et le vivre-ensemble.
Le texte de Kinshasa s’appelle États généraux de la refondation de l’État pour le salut de la patrie.
Les deux premiers parlent de vivre ensemble. Le troisième parle de l’État et de son sauvetage. Les deux premiers cherchent à réconcilier des Congolais. Le troisième cherche à refonder un appareil.
Et le mot pacte n’est pas un ornement. Un pacte engage. C’est la plus ancienne règle du droit des nations : les pactes doivent être tenus. On peut y manquer, on ne peut pas prétendre l’ignorer.
Des états généraux n’engagent personne. Ils consultent, ils recommandent, ils remettent des conclusions à celui qui les a convoqués. Puis il en fait ce qu’il veut.
D’un côté un instrument qui lie.
De l’autre un exercice qui délie.
Un mot encore sur ce nom. Des états généraux, l’Europe en a connu. Ceux de 1789 furent convoqués par un roi qui croyait les tenir en main ; ils se proclamèrent assemblée constituante et lui prirent le pouvoir. La différence, ici, est que le convocateur a pris soin d’écrire à l’avance ce que l’assemblée devra décider.
Ceux qui ont publié
Il y a entre les trois démarches une différence qui ne tient pas au contenu. Elle tient à la méthode, et elle est écrasante.
Les évêques et les pasteurs ont écrit leur pacte. Puis ils l’ont publié. Puis ils l’ont mis en ligne, avec des formulaires d’adhésion, pour que n’importe quel Congolais puisse le lire, le signer, ou le contester.
Puis ils ont pris leur bâton de pèlerin. Kinshasa. Goma. Kigali — oui, Kigali. Bruxelles, où ils sont allés s’expliquer devant des opposants en exil qui ne leur devaient rien. Lubumbashi, où ils ont ouvert la mobilisation nationale par un culte œcuménique. Puis les paroisses, les diocèses, les ateliers citoyens, un pays entier, ville après ville.
Ils n’ont demandé l’autorisation de personne. Ils n’ont réservé leur texte à personne. Ils n’ont pas attendu qu’un cabinet valide une virgule.
Ils ont fait du vivre-ensemble l’affaire du peuple.
Regardez maintenant les deux autres documents. Ils voyagent en valise diplomatique. Ils se lisent entre quatre murs. Ils sont l’affaire des dirigeants, et de personne d’autre.
Un pacte que chacun peut lire, deux feuilles de route que nul ne peut voir. Voilà le paradoxe congolais de cette année : ce sont les hommes d’Église qui ont fait de la politique au grand jour, et les politiques qui ont fait de la diplomatie de sacristie.
Ce que propose Luanda
Le texte angolais assume une filiation, et ce n’est pas un hasard. En s’intitulant Dialogue intercongolais, il se réclame de Sun City — c’est-à-dire du seul processus qui, dans notre histoire récente, ait arrêté une guerre.
Il organise une rencontre entre Congolais, tenue en Angola, présidée par le président Joao Lourenço.
Quatre-vingt-dix délégués répartis en trois blocs strictement égaux : majorité, opposition, société civile. Trente chacun. Personne ne pèse plus que son voisin.
Huit garants et observateurs nommés dans le texte : les organisations régionales, les Nations unies, les États-Unis, le Qatar, l’Union européenne. Ils sont là pour vérifier que ce qui aura été promis sera tenu.
Une règle posée en toutes lettres : la Constitution ne peut faire l’objet d’aucun débat pendant la rencontre. Aucun.
Les victimes au centre. La restitution des biens spoliés. Et comme objectif explicite, dégager un accord sur les causes profondes de la guerre.
Ce texte n’est pas parfait. Mais il fait une chose qu’aucun forum congolais n’a faite depuis vingt ans : il confie la balance à quelqu’un qui n’est pas nous.
Ce que répond Kinshasa
Le texte congolais est convoqué par le Président. Il est ouvert par le Président. Il est clos par le Président. Il est financé par le gouvernement du Président. Et ses conclusions sont remises au Président.
Il ne manque à cet édifice qu’une seule chose. Quelqu’un d’autre.
Aucun garant. Aucun observateur. Aucun témoin extérieur. Le suivi des engagements est confié au Président, aux présidents des deux chambres et au Gouvernement — c’est-à-dire à ceux-là mêmes dont il s’agissait de discuter la gestion.
Deux cents participants sans répartition garantie entre les forces. Et l’on sait déjà qui ne sera pas invité.
Qui a le droit d’être là
Les deux textes emploient le même mot : inclusivité. Ils ne lui donnent pas le même sens, et c’est ici que tout se joue.
Luanda écrit : participation représentative de toutes les forces vives de la nation, sans exclusion d’aucune force politique ou sociale significative.
Observez la forme de la phrase. C’est une interdiction. Elle ne dit pas ce que le convocateur peut faire, elle dit ce qu’il lui est défendu de faire. L’inclusivité y est un droit des participants.
Kinshasa écrit : capacité à rassembler autour d’une même table.
Observez encore. C’est une qualité, une vertu, un mérite. L’inclusivité y est un talent de l’hôte.
Dans le premier texte, nul ne peut être écarté. Dans le second, on se félicite d’avance de ceux que l’on voudra bien convier.
Le document de Kinshasa range d’ailleurs l’inclusivité au chapitre des défis à relever : obtenir la participation des forces politiques et sociales concernées. Le mot est charmant. Il suppose quelqu’un qui décide qui l’est.
Puis viennent les chiffres, et l’écart devient un gouffre.
Luanda : quatre-vingt-dix délégués, trois blocs de trente. Majorité, opposition, société civile. Nul ne pèse plus lourd que son voisin. Quarante pour cent de femmes, trente pour cent de jeunes, cinq pour cent de personnes vivant avec un handicap, et les vingt-six provinces représentées. Ce sont des nombres. On peut les vérifier, les contester, les faire respecter.
Kinshasa : deux cents personnes au plus. Et pas un chiffre. Pas un seul. Pas une proportion, pas un quota, pas un plancher. Les femmes n’apparaissent qu’une fois dans tout le dispositif, à propos de la composition du bureau.
Relisez maintenant qui compose ces deux cents. La liste commence par les institutions de l’État. Vient ensuite la majorité présidentielle. Puis l’opposition. Puis la société civile, les autorités coutumières, les experts et les invités.
L’État figure donc comme composante, et la majorité qui le dirige comme une autre. Le pouvoir s’assied deux fois à cette table, et nul n’a écrit combien de chaises il occupe.
Il y a plus grave, et c’est ce que le texte ne dit pas.
L’opposition, chez Luanda, comprend expressément l’opposition armée et l’opposition non armée. Chez Kinshasa, elle est politique, parlementaire et extraparlementaire. Ceux qui portent les armes — c’est-à-dire ceux qui font la guerre dont il est question — n’existent tout simplement pas dans ce document.
Luanda garantit par ailleurs, en toutes lettres, le respect des immunités dont jouissent les anciens chefs d’État. Une phrase, dans un texte angolais, qui ne nomme personne et que chacun comprend. Kinshasa n’en dit pas un mot.
Mesurons donc ce que l’on nous propose : réunir les Congolais pour arrêter une guerre, sans les combattants ; refonder l’État, sans celui qui l’a dirigé dix-huit années ; et appeler cela inclusivité.
Un dernier détail, minuscule et décisif. Le bureau de ces états généraux serait présidé par la société civile, avec un vice-président issu de la majorité et un autre de l’opposition. L’équilibre est réel, et je le reconnais volontiers.
Mais le rapporteur — celui qui tient la plume, celui qui écrira ce que l’assemblée aura dit — vient des institutions publiques. Et les conclusions sont remises au Président.
L’État écrit. L’État reçoit. Entre les deux, on aura parlé.
Cherchez la guerre
Mais l’essentiel n’est pas là. L’essentiel est dans une liste. Un texte qui prétend sauver la patrie sans nommer la guerre ne parle pas de la patrie : il parle du pouvoir.
Le document congolais énumère ce qu’il attend de ces états généraux. Quatorze résultats. Je vous les donne.
Changer ou adapter la Constitution. Construire un système de défense intégré. Réformer la justice. Certifier les ressources naturelles. Instaurer un nouveau système électoral et un nouveau système de partis. Redécouper le territoire. Gérer les frontières. Établir un fichier de la population. Requalifier les institutions d’appui à la démocratie. Requalifier la société civile. Refondre le modèle économique. Élaborer un programme commun de gouvernance. Instaurer la Quatrième République. Consolider l’unité nationale.
Quatorze promesses. Relisez-les. Cherchez la guerre.
Pas un mot du cessez-le-feu. Pas un mot du départ des troupes étrangères. Pas un mot du désarmement des groupes armés. Pas un mot des millions de déplacés. Pas un mot des réfugiés. Pas un mot des femmes violées, des villages brûlés, des enfants enrôlés. Pas un mot de la justice due à ceux qui ont tout perdu. Pas un mot des réparations.
Rien.
Quatorze résultats attendus d’un forum qui s’intitule le salut de la patrie. Et la patrie qu’il s’agit de sauver n’y figure pas une seule fois.
Pendant ce temps, les Nations unies établissent que le territoire contrôlé par la rébellion a augmenté de plus d’un tiers depuis l’ouverture des négociations, et que dix-huit mille soldats étrangers demeurent chez nous.
Bien entendu
Il est pourtant une promesse, dans cette liste, qui est rédigée avec un soin remarquable. La voici, dans son intégralité : “Avènement de la Quatrième République, à l’issue d’une éventuelle période de transition. Bien entendu, Son Excellence le Président de la République reste en fonction jusqu’à l’élection du nouveau Président”.
Lisez lentement les deux premiers mots de la seconde phrase : Bien entendu.
On n’écrit pas bien entendu devant ce qui se discute. On l’écrit devant ce qui va de soi, devant l’évidence si banale qu’il serait presque impoli de la souligner. La main qui a tracé ces deux mots n’imaginait pas une seconde qu’on puisse la contredire.
C’est précisément pour cela qu’elle les a écrits.
Notez encore l’adjectif : une éventuelle période de transition. Éventuelle. Comme une hypothèse d’école, une précaution de rédacteur. On ne règle pas le sort du Président pendant une transition dont on doute qu’elle advienne. On ne prévoit avec cette exactitude que ce qui est déjà décidé.
Un pays en guerre. Quatorze promesses dont pas une ne concerne la guerre. Et une seule phrase écrite avec précision : celle qui prolonge le mandat.
Ce dont il ne parle pas non plus
Il faut aller plus loin, car l’absence de la guerre en cache une autre, plus grave.
Demandons-nous pourquoi l’on prend les armes dans ce pays. Il y a l’argent des mines, il y a les voisins, il y a les haines anciennes qu’on entretient. Tout cela est vrai et tout cela se greffe. Mais rien de tout cela ne suffit à faire un combattant.
Ce qui fait un combattant, c’est le jour où un jeune homme cesse de croire qu’un bulletin de vote puisse changer quoi que ce soit.
Voilà la cause première. Elle porte un nom simple : la crise de légitimité. Nos dernières élections présidentielles ont été contestées. Depuis vingt ans, aucun pouvoir dans ce pays n’a pu dire, sans être aussitôt démenti, qu’il tenait sa force du seul consentement des Congolais.
Et un pouvoir qui ne tient pas sa force du vote doit la tenir d’ailleurs. De l’argent, des alliances, des étrangers, de l’armée, de la peur. C’est de là que tout procède : la guerre à l’Est, la prédation minière, l’impunité, l’abandon des frontières. Ce ne sont pas des maladies distinctes. Ce sont les symptômes d’une seule.
Alors regardez les quatorze promesses une dernière fois. Elles proposent de changer la Constitution, de redécouper le territoire, de refonder le système électoral, de requalifier la société civile. Elles proposent de tout réécrire — sauf de rendre le vote croyable.
On soigne le symptôme en aggravant la cause.
Et je le dis nettement, y compris à ceux qui ont pris les armes contre la République : rien n’excuse de tirer sur son propre pays. Mais qu’on ne s’y trompe pas. Chaque fois qu’un pouvoir démontre à sa jeunesse que les urnes ne décident de rien, il n’affaiblit pas les rébellions. Il les recrute.
Un vieux compte
Le document de Kinshasa règle au passage une affaire ancienne. Il présente le dialogue de Sun City comme un stratagème inventé par des prédateurs étrangers, et l’ordre né de la Constitution de 2006 comme une passerelle qui aurait livré notre État à l’infiltration.
J’y étais. Je ne plaiderai pas ma cause, ce serait céder au piège. Je constate deux faits.
Sun City a mis fin à une guerre qui tuait par milliers chaque mois. Et la Constitution de 2006 est le seul texte fondamental que le peuple congolais ait jamais adopté lui-même, par référendum.
On peut en discuter l’héritage, et j’en connais les insuffisances. Mais il faut alors se demander pourquoi ce procès surgit maintenant, à cette page précise, quelques lignes avant qu’on annonce le remplacement de cette Constitution.
Il faut condamner l’ordre de 2006 pour se donner le droit de le défaire. Ce n’est pas une lecture de l’histoire. C’est une formalité préalable.
Notez d’ailleurs la symétrie. Luanda se réclame de Sun City. Kinshasa le renie. L’un veut un pacte parce qu’un pacte oblige ; l’autre veut des états généraux parce qu’ils n’obligent à rien.
Le huis clos
Revenons maintenant à ce que je disais en commençant.
Un texte propose un dialogue intercongolais. L’autre promet un dialogue entre Congolais, sous l’égide des Congolais eux-mêmes.
Et les Congolais n’ont le droit de lire ni l’un ni l’autre.
On ne cache pas un texte parce qu’il est fragile.
On le cache parce qu’il est inavouable.
On a écrit, sans nous, dans une langue que nous ne verrons pas, la liste de ce qui doit advenir de notre pays. On y a inscrit une Quatrième République, une période de transition, et le maintien en fonction du chef de l’État. Puis on a rangé ces feuillets dans des serviettes qui voyagent entre Kinshasa, Luanda et quelques capitales.
Ce huis clos n’est pas un détail de procédure. C’est la démonstration. Un pouvoir qui aurait l’intention de convaincre publierait ses textes. Celui qui les garde a besoin que l’on discute du principe assez longtemps pour n’avoir jamais à discuter du contenu.
Je demande donc une chose simple, et elle ne coûte rien : que ces deux documents soient publiés. Intégralement. Aujourd’hui.
Le 17 juillet, un dialogue a été annoncé. Nos évêques et nos pasteurs, qui portent depuis dix-huit mois le pacte pour la paix, l’ont accueilli avec espérance et ont obtenu de l’opposition qu’elle suspende ses marches. Onze jours plus tard, la Cour constitutionnelle expliquait comment le peuple pourrait se donner une Constitution entièrement nouvelle.
Je ne crois pas aux coïncidences aussi bien élevées.
Et il y a, dans cette affaire, une faute que le pouvoir paiera plus longtemps qu’il ne l’imagine.
On est allé chercher les évêques. On leur a demandé d’annoncer la nouvelle à la Nation, ce qu’ils ont fait de bonne foi, parce que la paix est leur vocation et qu’ils y avaient travaillé dix-huit mois. On a emprunté leur crédit, qui est le dernier de ce pays. On leur a fait obtenir de l’opposition qu’elle rentre chez elle.
Et pendant qu’ils parlaient, le texte demeurait fermé.
On peut tromper un adversaire : c’est le jeu, il le sait, il s’en relève. On ne trompe pas impunément des hommes dont la parole est l’unique arme, et qui l’avaient engagée devant des millions de fidèles.
Cette République ne compte plus beaucoup d’institutions auxquelles ses citoyens accordent créance. Elle en avait une. On vient de la mettre en gage pour gagner trois semaines.
Ce que je dis, et à qui
Aux évêques et aux pasteurs : vous n’avez pas été naïfs, vous avez été trompés, et ce n’est pas la même chose. Votre parole garde toute son autorité. Exigez le document. Puis dites-nous s’il ressemble à la paix que vous prêchez.
Aux garants de la région et du monde, dont les signatures figurent au bas de Washington et de Doha : on vous a promis une réconciliation congolaise. Le texte qui devait la produire ne mentionne pas la guerre. Vous êtes fondés à le réclamer.
Aux Congolais qui attendent, parce qu’ils sont fatigués et qu’ils espèrent encore : quand ces quatorze promesses paraîtront, cherchez la vôtre. Cherchez votre village, votre champ, votre fils.
Et à ceux qui, parmi nous, tiennent un langage prudent parce qu’ils n’ont pas voulu regarder : le temps de ne pas savoir est terminé.
Le second est le nôtre
Il y a deux documents.
L’un parle de réconciliation, et il vient d’ailleurs. L’autre parle de refondation, et il vient de chez nous.
Le second est le nôtre. Non pas parce qu’il nous ressemble — il ne nous ressemble en rien. Mais parce qu’il a été écrit à Kinshasa, en notre nom, par ceux qui gouvernent la République au nom du peuple congolais.
C’est là ce qui me serre le cœur. Le silence n’est pas une omission : c’est une stratégie.
Le texte qui ne dit rien de nos morts, rien de nos déplacés, rien de nos votes, aucun étranger ne l’a rédigé. Il porte notre adresse et il parle notre langue.
Un peuple pardonne beaucoup à ceux qui le gouvernent. Il ne pardonne pas qu’on écrive son avenir sans lui, et qu’on lui interdise ensuite de le lire.
Par Olivier Kamitatu